
En janvier 2005, les « Indigènes de la République » dénonçaient la persistance de discriminations d’origine coloniale en France et appelaient à des « Assises de l’anti-colonialisme post- colonial ». Ce mouvement regroupe des militants divers, des antiracistes, des universitaires progressistes, mais aussi des intégristes religieux comme Tariq Ramadan. Sitôt lancé, cet appel a déchaîné un tir de barrage médiatique et des réactions racistes d’une rare violence. Alors que penser de ces « Indigènes », dont certaines revendications sont légitimes mais soulèvent également quelques réserves ?
LOURD PASSÉ COLONIAL.
La relégation des travailleurs immigrés
et de leurs enfants comme
citoyens de seconde zone est
bien réelle. Elle s’appuie d’abord sur leur exploitation économique en tant que prolétaires, à laquelle se
rajoutent des discriminations sociales diverses, à l’embauche, au logement… Elle est
aussi policière : contrôles au faciès, expulsions massives, état d’urgence… Elle est
enfin idéologique et politique : désignés
boucs émissaires de la crise économique,
exclus du droit de vote… Leur histoire, la
bourgeoisie française refuse de la reconnaître.
Elle nie son passé colonial de massacres et
d’oppression perpétrés au nom de ses intérêts
capitalistes, comme elle refuse l’histoire des
luttes de ces peuples pour leur liberté.
Il a fallu des années pour faire reconnaître le massacre des algériens à Paris le
17 octobre 1961 ; reste encore à imposer
toute la vérité sur les massacres coloniaux
(Sétif en 1945, Madagascar en 1947…) ou
encore la responsabilité de la France dans
le génocide rwandais en 1994 ! On le voit
encore une fois aujourd’hui, avec cette loi
scélérate sur le « rôle positif de la présence
française » en Outre-Mer !
« FRACTURE COLONIALE » ET LUTTE DES CLASSES.
Si l’appel des « Indigènes » met bien en lumiè-
re les discriminations racistes dont sont victimes les immigrés et les populations issues de
l’immigration, il en oublie le fondement économique. Le discours raciste et anti-immigré
actuel de la bourgeoisie rappelle étrangement
le discours anti-prolétaire du XIXe siècle. La
« canaille » d’hier est devenue la « racaille »
aujourd’hui. Les prolos étaient alors stigmatisés comme « vulgaires », « immoraux », pas « intégrés », « dangereux », ce qui justifiait leur
répression. Ce furent d’abord les ruraux venus
dans les villes chercher du travail, puis la
vague d’immigration européenne (italiens,
polonais…).
Aujourd’hui, cette stigmatisation continue
avec les populations issues de l’immigration
des anciennes colonies françaises. Le capitalisme cultive alors avantageusement des sentiments racistes ou nationalistes pour diviser les
exploités, et tirer vers le bas les salaires et les
conditions de travail de l’ensemble des travailleurs. D’autant plus qu’il peut s’appuyer
sur plusieurs décennies de chauvinisme
répandu dans la classe ouvrière, notamment
par le Parti Communiste Français !
De plus, « l’appel des Indigènes », ne parle
que des immigrés issus du « colonialisme »
ou du « néo-colonialisme » mais beaucoup
viennent d’un développement économique inégal inhérent à la domination
capitaliste (Europe de l’Est, Turquie…).
Or ce qui important c’est de construire
l’unité de tous face à nos exploiteurs au
lieu de diviser les immigrés !
Les « Indigènes » disent aussi que la situation coloniale perdure. La colonisation est
un des aspects historiques de l’impérialisme et continue à marquer la situation
sociale en France. Mais on ne peut réclamer « la fin du système d’exploitation néo-libéral et néo-colonial de la France en
Afrique » comme le font les « Indigènes »,
sans dénoncer le système impérialiste
dans sa globalité. On ne peut remettre en
cause sérieusement les discriminations
sans voir l’exploitation économique qui
les sous-tend. Mettre seulement en avant
la « fracture coloniale » comme responsable de tous les maux, c’est masquer la lutte
des classes. C’est l’exploitation des prolétaires par les bourgeois, qui fonde l’ensemble des rapports économiques et
sociaux partout dans le monde, même si
dans le camp des exploités, certains (femmes, immigrés…) subissent des oppressions supplémentaires…
NOTRE HÉRITAGE : LES LUTTES ANTI-COLONIALISTES ET ANTI-IMPÉRIALISTES.
Le « complexe
colonial » mis en avant par les « Indigènes de la
République » occulte aussi, d’une certaine
façon, les luttes de libération nationale, laïques
pour la plupart, notamment celle du peuple
algérien. Aujourd’hui, plutôt que de reprendre
le terme d’indigène, nous devrions valoriser les
combattants de l’indépendance algérienne qui
ont lutté, les armes à la main, pour refuser ce
statut. N’oublions pas que cette génération
s’est aussi battue plus tard dans luttes sociales
en France. Le système colonial et son école ont
confisqué ce passé de fierté et de combativité,
et le pouvoir bourgeois algérien l’a déformé
pour en faire sa propre légitimité. Nous devons
continuer à faire vivre ces luttes anti-impérialistes et sociales !
POUR L’UNITÉ DE CLASSE DU PROLÉTARIAT
CONTRE SES EXPLOITEURS.
Parmi les signataires de cet appel, certains sont des anti-
racistes convaincus, mais d’autres ont clairement la volonté d’instrumentaliser ce
mouvement à d’autres fins, cultivant
confusions et amalgames. Ce n’est pas un
hasard si les « Indigènes » demandent l’abrogation de la loi sur les signes religieux
à l’école, (nous sommes aussi contre cette
loi) mais rien sur le port du foulard, ce qui
a permis à nombre d’intégristes de signer
l’appel. Nous ne sommes pas d’accord
pour accepter n’importe quelles alliances
fussent-elles au nom de l’antiracisme et de
l’anti-colonialisme, notamment avec des
intégristes religieux (quels qu’ils soient).
Ces mêmes intégristes ont largement
réussi à imposer le terme d’« islamophobie », assimilant tous les travailleurs immigrés à une identité religieuse supposée.
En maquillant d’un vernis religieux la
lutte antiraciste, ils en dénaturent le sens.
Cette stratégie sert aussi à diviser le camp
des progressistes et à les détourner de la
lutte contre l’intégrisme religieux.
Enfin, certains des « Indigènes de la
République » attaquent régulièrement la
philosophie des Lumières *, en la stigmatisant comme « occidentale » ou « coloniale ».
Derrière cet argument facile, se cachent
des tentatives pour discréditer ce qu’il y a
de matérialiste, d’universaliste, et de progressiste dans ces idées.
Il se peut que nous nous retrouvions
dans certaines luttes, comme celle pour la
régularisation de tous les sans-papiers,
par exemple, mais tâchons de clarifier les
positions ! Nous n’avons rien à gagner à la
confusion, bien au contraire. Face à l’exacerbation du racisme en France, et aux
tentations de repli sur des identités communautaires, nous devons construire
l’unité des exploités face à nos exploiteurs.
Des militants VP et sympathisants