Portrait d’Eugène Varlin (1/3)
Fait remarquable de la lutte des classes au 19e siècle, l’entrée en force des travailleuses rencontre une forte opposition dans les rangs du mouvement ouvrier en plein développement. Seuls quelques hommes se battent pour cette émancipation féminine. Parmi eux, l’ouvrier relieur Eugène Varlin.
“L’ humanité ne doit aux femmes aucune idée morale, politique, philosophique. L’homme invente, perfectionne, travaille, produit et nourrit la femme. Celle-ci n’a même pas inventé son fuseau et sa quenouille ». L’auteur de cette horreur est Proudhon [1],un ouvrier typographe socialiste du 19e siècle, dont les idées sont très en vogue dans le mouvement ouvrier de l’époque.
À CONTRE-COURANT.
À l’instar de ce Proudhon
qui décrète « l’infériorité irrémédiable de la
femme », on refuse que les femmes travaillent,
notamment dans les rangs de l’Internationale
[2]. Cependant, en 1866, parmi les
délégués parisiens à son Ier congrès, qui se
tient à Genève, un jeune ouvrier-relieur de
27 ans, Eugène Varlin, intervient à contrecourant
de la position majoritaire qui préfère
voir les femmes rester au foyer. Il
déclare : « Comme vous tous, je reconnais
que le travail des femmes dans les manufactures,
tel qu’il se pratique, ruine le corps et
engendre la corruption. Mais, partant de ce
fait, nous ne pouvons condamner le travail
des femmes d’une manière générale ; car
vous qui voulez enlever la femme à la prostitution,
comment pourrez-vous le faire si
vous ne lui donnez le moyen de gagner sa
vie ? Que deviendront les veuves et les
orphelins ? Elles seront obligées ou de tendre
la main ou de se prostituer. Condamner le
travail des femmes, c’est reconnaître la charité
et autoriser la prostitution. »
Et donc, logiquement, « la femme doit travailler
et être rétribuée pour son travail.
Ceux qui veulent lui refuser le droit au travail
veulent la mettre toujours sous la dépendance
de l’homme. Nul n’a le droit de lui
refuser le seul moyen d’être véritablement
libre. Elle doit se suffire à elle-même, et
comme ses besoins sont aussi grands que les
nôtres, elle doit être rétribuée comme nous-mêmes.
Que le travail soit fait par un
homme, qu’il soit fait par une femme, même
produit, même salaire. »
EN TERMES DE CLASSE.
Paule Lejeune [3]
résume parfaitement l’affaire : « Varlin est
loin de la mysoginie proudhonienne qui relègue
la femme aux tâches ménagères et il
pose le problème avec vigueur, en termes de
classe ». Ainsi pour Varlin, on le constate
tout au long de sa courte vie [4], les ouvrières
doivent avoir pleinement leur place
dans la lutte. En août 1864, il participe,
avec Nathalie Lemel, ouvrière relieuse, à
une grève des relieurs victorieuse au bout
trois semaines. Au début de 1865,Varlin
adhère à l’Internationale. La même année,
il participe à la création d’une nouvelle
organisation de relieurs. Les statuts — qu’il
rédige — insistent sur l’égalité des droits
entre relieurs et relieuses. Ainsi,on trouve sa
camarade de combat, Lemel, au conseil
d’administration. S’adressant au IIe Congrès
de l’Internationale, en 1867, auquel il ne
peut assister, il ne manque pas de signer :
« Pour la société des ouvrières et ouvriers
relieurs,(Eugène Varlin) ».
En 68, Varlin fonde, — toujours avec
Nathalie Lemel —, une coopérative de
consommation, « La Ménagère », ainsi qu’un
restaurant ouvrier, « La Marmite », installée
rue Larrey dans le 6e arrondissement de
Paris. Des succursales fonctionneront encore
pendant la Commune.
Varlin estime,en effet,comme l’écrit Paule
Lejeune, qu’il faut « continuer à mettre
en place les moyens susceptibles de resserrer
les liens quotidiens entre les travailleurs,d’élever
leur niveau de conscience et de les préparer
à prendre en main tous les aspects de
la vie après la révolution sociale. »
« La Marmite », devient en fait trois restaurants
avec tout de même 8 000 adhérents !
« On y prenait des repas modestes, mais bien
accomodés, et la gaieté règnait autour des
tables, raconte Charles Keller, un habitué.(…)
Chacun allait chercher lui-même
ses plats à la cuisine, et en inscrivait le prix
sur une feuille de contrôle qu’il remettait
avec son argent au camarade chargé de le
recevoir. Généralement, on ne s’attardait
pas et, pour laisser la place à d’autres, on
s’en allait après avoir satisfait son appétit.
Parfois,cependant,quelques camarades plus
intimes prolongaient la séance, et l’on causait.
On chantait aussi (…) La citoyenne
Nathalie Lemel ne chantait pas ; elle philosophait
et résolvait les grands problèmes
avec une simplicité et une facilité extraordinaires.
» Ajoutons qu’on pouvait y lire 6
quotidiens, plusieurs hebdos, et qu’on
avait là un ferment d’idées révolutionnaires
exceptionnel !
C’est encore au cours du Congrès
de Genêve de l’Internationale, que
Varlin exprime son point de vue sur
l’éducation scolaire des enfants.
Selon lui, cette tâche doit revenir
à la « société, sous la direction des
parents, et obligation pour tous les
enfants ». Sans oublier de préciser
que lorsqu’il demande cela, c’est
à condition que cette société soit
« vraiment démocratique, dans
laquelle la direction serait la volonté
de tous ». Pour Varlin, il n’y a pas
d’égalité des chances. « La famille
peut elle fournir à tous les enfants
des moyens d’enseignements égaux ?
Non. Selon que la famille comptera
plus ou moins d’enfants, elle disposera
de ressources plus ou moins grandes ;
et tandis que le père d’un seul pourra,
sans se priver, lui donner non seulement
l’instruction primaire, mais
aussi l’instruction secondaire et
même supérieure, le père chargé
d’enfants leur donnera à peine
l’instruction élémentaire. Le fils
du premier deviendra directeur
d’entreprises dont les enfants du
second seront les manœuvres.
Inégalité pour les enfants dans les
résultats, inégalité de charges pour
les familles, donc pas de justice. »
Varlin ajoute : « Quant à la liberté
de l’enfant, nous répondrons : pour
être libre, il faut avoir la jouissance
de toutes ses facultés et pouvoir
suffire à son existence ; or, l’enfant
n’est pas libre et pour le devenir il a
justement besoin de l’instruction. »
Source : Pratique militante et écrits d’un ouvrier communard, présenté par Paule Lejeune, Maspero 1977
Thierry Dufrenne
Lire aussi les deux autres volets du portrait d’Eugène varlin
Gare au bouillon rouge (Partisan 194)
1870 : La classe ouvrière cherche à construire son Parti (Partisan 198)