Gare au bouillon rouge !
Le mois dernier, nous présentions un côté extrêmement moderne et avant-gardiste du communard Eugène Varlin : son engagement « féministe ». Cette fois-ci, nous allons voir comment, en tant qu’ouvrier, Varlin lutte pour la classe ouvrière. Là encore, c’est un engagement remarquable…
Le 2 septembre 1870, Napoléon III, empereur des Français, se rend piteusement à l’armée prussienne commandée par Bismarck. Cette guerre entre deux États capitalistes en mal de suprématie n’a pas fait long feu. En France, l’Empire est remplacé par une République alors que les armées prussiennes occupent une partie du territoire et assiègent la capitale.
LES OUVRIERS SE MOBILISENT. Le Conseil
de l’AIT [1] qui siège à Londres, recommande
aux ouvriers de profiter « calmement et
résolument de la liberté républicaine pour procéder
méthodiquement à leur propre organisation
de classe ». Sans savoir qu’il est en fait
rédigé par Karl Marx [2], l’appel est approuvé
et suivi par les meilleurs militants ouvriers
parisiens tel Eugène Varlin. Dès le soir du
4 septembre, jour de la proclamation de la
République, ceux-ci se réunissent, notamment
à l’initiative de l’Internationale.
La Chambre fédérale ouvrière de Paris et
les représentants des sections parisiennes de
l’Internationale décident de siéger en permanence.
On s’engage dans les bataillons de la
Garde nationale, cette armée populaire destinée
à défendre Paris (dans quelques mois,
ces bataillons, principalement composés de
travailleurs,vont se fédérer et élire leur Comité
central ). Le 5 septembre, cinq cents membres
de l’AIT décident la création de comités
de vigilance d’arrondissements destinés,dans
un premier temps, à assister l’action patriotique
affichée par le nouveau gouvernement
(mais dès qu’ils élisent, eux aussi, leur Comité
central, celui-ci publie son manifeste, appelé
Affiche Rouge, première du nom, de couleur
nettement plus… rouge [3]).
De septembre 1870 jusqu’au 18 mars 71
(insurrection de la Commune), les ouvriers
révolutionnaires parisiens vont ainsi créer et
fédérer des organisations avec une seule idée
en tête :donner naissance à un parti révolutionnaire
des ouvriers, leur parti [4]
Tout ceci,on s’en doute, s’effectue dans un
bouillonnement d’idées et une effervescence
faciles à imaginer, tant la pression due à l’occupation
prussienne —et donc le sentiment
patriotique— sont forts.
Mais cette agitation est aussi le résultat d’une
activité ouvrière révolutionnaire en constant
développement depuis plus de 5 ans !
Pendant ces années-là, les militants se forment
pratiquement et théoriquement par
une volonté d’auto-éducation, grâce aux luttes
pour le droit de coalition (d’association),
pour le droit de grève, grâce à de nombreuses
grèves (en 1867, par exemple), des centaines
de débats en réunions publiques (les clubs),
trois séries de procès que la justice impériale
intente à l’Internationale,—car c’est aussi la
période de sa création et de sa montée en
puissance très rapide (des dizaines de milliers
d’adhésions d’artisans et d’ouvriers,hommes
et femmes).
Autant d’étapes décisives au cours desquelles
on retrouve au tout premier plan notre…
Eugène Varlin.
SE RENDRE AUTONOME. Échaudée par la
trahison de la petite-bourgeoisie, lors de la
révolution de 1848, l’élite révolutionnaire
ouvrière décide de ne compter que sur ses
propres forces [5].Ces ouvriers vont apprendre
à compter, à lire, à écrire, à gérer… et étudier
sérieusement les théories économiques et
politiques (Proudhon, Fourier, les mutuellistes,
les collectivistes) [6].
Le cas même de Varlin illustre parfaitement
ce mouvement d’auto-éducation. Lui
qui écrira plus tard : « Pour que l’ouvrier puisse
s’éduquer, développer son intelligence, il faut
réduire la journée de travail à 8 heures », s’inscrit,
dès 1860, en tant qu’ouvrier relieur, à
des cours du soir, après le travail. Il apprend
la comptabilité [7], la géométrie, le français, le
droit, et même le chant ! Autant d’atouts qui
vont lui permettre de gérer des coopératives
et des syndicats, d’organiser la solidarité aux
grévistes, d’écrire dans des journaux, de rédiger
avec clarté des déclarations politiques,
d’intervenir brillamment comme orateur, de
plaider en procès,d’avoir une vision très avancée
sur le potentiel du mouvement ouvrier, de
servir, enfin, sa classe, celle des prolétaires [8]
SOUTENIR LE SOCIALISME RÉVOLUTIONNAIRE.
Varlin est intimement convaincu que les
ouvriers ont besoin d’un journal pour les
unir, pour discuter et propager les idées
révolutionnaires. Comme il a appris à rédiger,
il collabore, en 1865, au premier journal
de l’AIT, la Tribune ouvrière.
Varlin veut soutenir et populariser les grèves.
Il participe à la fondation de plusieurs
journaux, et, en 1869, contribue au succès de
la Marseillaise, le quotidien qui a le plus fort
tirage de l’époque avec 100 000 exemplaires
! Il sait qu’un journal doit « être varié pour
être lu » et que « les articles courts sont toujours
les plus lus » par les travailleurs. Aussi recommande-
t-il donc à ses camarades : « lorsque
vous aurez beaucoup de faits à signaler, faites
plutôt deux petites correspondances qu’une
longue ». Et pour que le prix du journal ne soit
pas un obstacle, il préconise les abonnements
collectifs. L’ouvrier Varlin se bat pour sa classe.
Il nous faut un journal, dit-il, « pour affermir
et soutenir le socialisme révolutionnaire ».
Varlin est apprécié, comme le remarque
Paule Lejeune, pour la justesse de ses analyses
et un réalisme lié à une pratique solide.
POPULARISER ET SOUTENIR LES GRÈVES.
Sous couvert de socialisme, les théories de
Proudhon (voir notre numéro précédent) sont
dominantes parmi les travailleurs. Ses disciples
croient à une rénovation progressive de la société
et à l’action individuelle. Ils considèrent la
grève d’un mauvais oeil, de même que tout
recours à la violence révolutionnaire. Mais Varlin
se détache de ce courant. il « souligne la nécessité
de préparer les grèves », « laisse entendre que la
grève peut renforcer la pratique de la solidarité »
et que celle-ci « concourt à la naissance ou à la
croissance de la conscience de classe » [9].
Dans la pratique, il participe en 64 à une grève
des relieurs, victorieuse au bout de trois semaines.
Son dévouement et ses initiatives sont
appréciés par ses camarades qui lui offrent une
montre en argent [10]. Les années 67-69 sont
marquées par de nombreuses grèves, celles des
fleurs de laine de Vienne, des ovalistes de Lyon,
des mégissiers parisiens,… Varlin est partout.
« Il réunit le plus de fonds possible pour soutenir la
lutte.Et il organise tout un système très minutieux
de collecte […] Il prend également soin de développer
l’information sur ces grèves afin de casser
l’isolement : il écrit, il va sur place, il parle inlassablement
du rôle unificateur de l’Internationale ».
Varlin organise également la solidarité entre
travailleurs des différents pays. Ainsi, lors de la
grève du bâtiment à Genève ou encore celle des
bronziers de Paris, en 1868, pour laquelle il se
rend en délégation à Londres et obtient de l’argent
des syndicats anglais. Grâce à ce soutien, la
grève est une grande victoire.
ORGANISER LA CLASSE OUVRIÈRE. Un rapport
de police de cette époque précise : « cette
idée de fédérer toutes les sociétés appartient en propre
à Varlin ». Déjà,en 1857,alors qu’il est encore
un apprenti âgé de 18 ans, il contribue à la
fondation de la « Société civile des relieurs » ; en
1862, il travaille dans la commission chargée de
la désignation des délégués ouvriers à l’Expo
Universelle. De cette manière, il travaille surtout
à rapprocher les ouvriers anglais et français.
C’est une des péripéties qui conduiront à la
création de l’Internationale deux ans plus tard ;
on l’a vu également (Partisan 193), il fonde,
en 1868, une coopérative de consommateurs,
La Ménagère, et un restaurant coopératif, La
Marmite, dans lesquels on fait mijoter—c’est
le cas de le dire— les idées révolutionnaires
pour plus de 8 000 adhérents ! La même
année encore, il est élu secrétaire de la Fédération
parisienne des sociétés ouvrières qu’il
a contribué à créer. Celle-ci va regrouper jusqu’à
40 000 adhérent(e)s.
Mais tout cela n’est rien en regard des
efforts acharnés qu’il fait pour unifier les
ouvriers et aider à la création de sections de
l’Internationale. Ainsi, rien qu’à Paris il
obtient le regroupement de soixante associations
ouvrières. Il se sert également de
La Marseillaise pour entraîner la création
de 16 autres sections de l’AIT. Il contribue
à la relève de l’Internationale après chaque
coup puissant porté par la justice. À peine
sorti de trois mois de prison à la suite des
procès de 1868, il regroupe les militants et
renoue les contacts en province et les sections
se remontent. Cette étape de répression/
prison/reconstitution des forces transforme
les militant(e)s : on devient « collectiviste
» ou « communiste ». On ne croit plus à
l’aménagement du système par le biais de
coopératives. C’est le « renversement de la
société » qui est à l’ordre du jour. Varlin
écrit : « pour nous, la révolution politique et les
réformes sociales s’enchaînent et ne peuvent aller
l’une sans l’autre. » Nous verrons comment
Varlin s’acharnera pour pousser à la création
d’un parti ouvrier capable de diriger la
révolution que tout le monde sent venir.
LES QUALITÉS PERSONNELLES DE VARLIN.
Enthousiaste, clairvoyant, fin analyste,
ferme, énergique, dévoué, infatigable, honnête,
modeste, cultivé, réaliste, pratique,
réfléchi… beaucoup de qualificatifs que
l’on peut aligner dans n’importe quel ordre
mais qui ne prennent leur véritable signification
que si l’on ajoute que Varlin était un
ouvrier étroitement lié à sa classe et au service
de son émancipation. Par conséquent,
on ne saurait être surpris de savoir que
Varlin était extrêmement populaire et avait
la pleine confiance de ceux pour qui il se
battait. Il était donc craint et détesté par ses
ennemis, les ennemis de la classe ouvrière,
— qui finirent par l’assassiner.
Écoutons encore Paule Lejeune : « Partir
des masses pour revenir aux masses est pour lui
un principe absolu.[…] D’après son vécu et sa
pratique militante ,il apparaît […] comme l’un
des plus ardents à vouloir regrouper, fédérer,
organiser le mouvement ouvrier. Mais il refuse
une gestion unilatérale, distribuant d’en haut les
consignes . D’après lui, l’action doit être menée
par la classe ouvrière et non pas simplement en
son nom. N’est-ce pas une attitude très juste et
très avancée de la part de Varlin qui pressent dès
cette époque — et l’avenir ne lui donnera que
trop raison— les possibilités de dégénérescence,
les dangers de bureaucratisation menaçant le
mouvement ouvrier ? »
Thierry Dufrenne
Le titre est issu de : Jules Vallès,L’insurgé,Livre de Poche.
Voir aussi :
1870 : La classe ouvrière cherche à construire son Parti (Partisan 198)
Varlin et la cause des femmes Partisan 193