
Eugène Varlin, un portrait (3)
Eugène Varlin, infatigable militant ouvrier dont nous avons pu apprécier les qualités d’organisateur, de propagandiste, et même de féministe, réalise, comme ses camarades de lutte, que l’organisation dont ils ont besoin n’aura peut-être pas le temps d’être construite.
Sous la pression du peuple de Paris, la République est proclamée le 4 septembre 1870. Pris à son propre piège dans une guerre qu’il a voulue, l’Empire de Napoléon III est déchu. Mais c’est maintenant une poignée de politiciens bourgeois qui prend le pouvoir, alors que le peuple veut une République « sociale » capable de chasser l’envahisseur prussien. Cette nouvelle situation est faite d’espoirs et de dangers. Aussi, le 11 septembre 1870, le Conseil général de l’Internationale [1], qui siège à Londres, recommande aux ouvriers parisiens de profiter « calmement et résolument de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur propre organisation de classe » [2].
UNE CONCLUSION CAPITALE. Eugène Varlin,
membre de l’AIT, partage les orientations
du Conseil général. Il œuvre pour
que les ouvriers parisiens prennent
en main leur destin. Il n’est pas seul
bien sûr, mais peu sont convaincus
que les ouvriers doivent s’organiser
indépendamment des courants petits-bourgeois,
même radicaux ; ni qu’il faille
associer la lutte contre l’envahisseur prussien
à celle pour l’émancipation des travailleurs.
Un an plus tard, à Londres, les délégués de
la même Internationale estimeront qu’une
« réaction sans frein (…) étouffe par la violence
tout effort d’émancipation de la part
des travailleurs, et prétend maintenir par la
force brutale les différences de classe et la
domination politique des classes possédantes
qui en résulte ». En conséquence, ils affirmeront
que « contre ce pouvoir collectif des
classes possédantes, le prolétariat ne peut
agir comme classe qu’en se constituant luimême
en parti politique distinct, opposé à
tous les anciens partis formés par les classes
possédantes ; (…) cette constitution de la
classe ouvrière en parti politique est
indispensable pour assurer le triomphe de
la révolution sociale et de son but suprême :
l’abolition des classes ». [3]
Pour en arriver à une telle conclusion, il
a fallu que le mouvement ouvrier subisse
une terrible épreuve : l’anéantissement
dans le sang du premier gouvernement
qu’il mit sur pied, la Commune de Paris.
NÉCESSITÉ D’UNE ORGANISATION…
Laissons
Varlin un moment pour observer ce qui
se passe. Depuis les années 1860, en France,
le mouvement ouvrier révolutionnaire a
pris conscience de sa force, au point qu’« à
la veille de la guerre de 1870, il y a, confuse
encore, mais cependant lancinante, l’aspiration
à un parti socialiste-révolutionnaire. Ce
besoin se faisait donc sentir. Entre l’apolitisme
de tradition proudhonienne [4] et un ‘parti’
républicain dominé par des petits bourgeois
démocrates et des bourgeois libéraux, les
ouvriers révolutionnaires éprouvaient la
nécessité d’une organisation qui fut la leur. » [5]
…MAIS CONFUSION TOTALE.
Le mouvement
ouvrier est constitué de nombreux et
fluctuants courants. Il y a ceux pour qui le
souvenir de la Révolution Française est
encore vif ; ceux qui ont vécu les événements
de 1848 (comme aujourd’hui on
parlerait des soixante-huitards) ; il y a les
nombreux adhérents de l’Internationale
qui sont loin d’être d’accords entre eux ; les
membres des sociétés ouvrières, ancêtres
de nos syndicats, oscillant entre corporatisme
et lutte de classe,… Et tout çà se partage
en proudhoniens, fouriéristes, blanquistes,
communistes,… Toutes ces associations
« ouvrières », « révolutionnaires »,
« radicales », sont en étroites relations. Leurs
militants passent de l’une à l’autre, agissent
dans l’une et l’autre. Les locaux de l’AIT
abritent la plupart d’entre elles. On a du mal
à distinguer les groupes les uns des autres
ni à clarifier le pourquoi ou le but de chacun
d’eux.
La nécessaire bataille d’idées, source de
clarification et d’unité pour les révolutionnaires,
n’aboutit pas vraiment [6]. C’est un
méli-mélo de volontés d’unir, et de s’unir
tout en « marquant son terrain ». Ce chassécroisé
opère à la fois sur le terrain organisationnel
mais également sur le terrain des
idées. « C’est cette confusion qui, dans de
nombreux cas, amène le prolétariat à
recourir à l’idéologie petite-bourgeoise, qui
est en 1871 périmée et largement dépassée
(même en ce qui concerne les intérêts propres
de cette petite bourgeoisie) et ne s’adapte
pas aux intérêts de classe des ouvriers. » [7]
PATRIOTISME ET RÉVOLUTION.
La situation,
bien évidement, donne naissance à une
nouvelle contradiction : il n’est pas facile
de faire la part des choses entre l’urgence
d’assumer la lutte contre les prussiens —
alors que le gouvernement, lui, négocie [8] —
et la lutte pour « un monde meilleur »
auquel aspirent les travailleurs.
Ainsi, par exemple, des affrontements
politiques apparaissent lorsqu’on apprend
que les troupes d’occupation prussiennes
doivent défiler dans Paris début mars 71.
Les faubourgs ouvriers s’arment, les
bataillons de la garde nationale sont prêts
à engager le combat contre les prussiens,
mais il faut le poids de militants reconnus
du peuple tels Vallès ou Varlin, le poids
également du Comité central de la garde
nationale pour éviter le pire : l’écrasement
des ouvriers par les prussiens [9]
« Toute tentative de renverser le nouveau
gouvernement, quand l’ennemi frappe
presque aux portes de Paris, serait une folie
désespérée » [10] avertit déjà Marx presque six
mois avant…
On mélange les buts, les moyens, les priorités.
Comment construire une organisation,
trouver à manger — car le Siège de Paris et
l’hiver 70 sont terribles —, lutter contre l’envahisseur,
isolés dans la capitale, tout en sachant
que, lui aussi, l’ennemi — la classe bourgeoise
alliée aux anciennes classes possédantes — se
prépare, avec l’aide des Prussiens ?
Varlin a compris que le temps presse. Il
pressent le danger mortel que représente la
bourgeoisie pour la classe ouvrière. Et pour
lui, même s’il s’attelle à cette tâche, il semble
qu’on n’aura pas le temps d’édifier cette
organisation. Là encore, cette vision des
choses rejoint celle de Karl Marx qui, très
préoccupé par l’absence de préparation
des ouvriers parisiens, envoie un militant
de l’AIT, Seraillier, avec pour mission de
conseiller « un renforcement de l’organisation,
n’envisageant une action que plus
tard lorsque, l’organisation étant acquise,
les circonstances seront favorables » [11] .
Le 5 septembre 1870, Varlin rentre de
Belgique où il s’était réfugié pour échapper à
la répression. Et, déjà, il va là où les masses
sont, là où le peuple est en armes. Il s’enrôle
dans la Garde nationale [12].
« Notre révolution à nous n’est pas encore
faite, écrit-il, et nous la ferons lorsque, débarrassés
de l’invasion, nous jetterons révolutionnairement
les fondements de la société
égalitaire que nous voulons. » Pour lui, « Paris
assiégé par le roi de Prusse, c’est la civilisation,
c’est la révolution en péril. Nous voulons
défendre Paris à outrance. » [13]
Dès la chute de l’Empire, s’engage une course
de vitesse — en réalité une course à mort,
entre la classe bourgeoise et la classe ouvrière.
Nous verrons la prochaine fois comment
cette dernière, avec Varlin parmi les plus
clairvoyants encore une fois, a tenté de
gagner la course. Nous verrons que
les ouvriers révolutionnaires ont cherché,
presque instinctivement, à construire
un « parti » — Internationale ? Comités de vigilance
? ou Garde nationale ? —, confondant
encore la notion de « cause » avec celle d’« organisation
», sans apparemment arriver à leur
but, mais aussi que sont apparues plusieurs
maifestations de contre-pouvoir (ou double pouvoir)
annoncant l’insurrection de la
Commune.
Thierry Dufrenne
Voir aussi les autres volets du portrait d’Eugène Varlin :
Eugène Varlin et la cause des femmes
Gare au bouillon rouge