En octobre 1976, mourait Mao Zedong, dirigeant du Parti Communiste Chinois qu’il avait conduit au pouvoir en
1949. La révolution chinoise a marqué la lutte de classe dans les années 60 et 70. Elle produisit une scission dans
le PCF et fait naître une opposition révolutionnaire marxiste-léniniste. Mai 68 a amplifié l’impact de cette révolution.
Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui se réclament du marxisme-léninisme ignorent ou sous-estiment les
apports de la révolution chinoise.
Mao est venu au marxiste par la rencontre du mouvement national et anti-impérialiste de la jeunesse chinoise (mouvement dit du 4 mai) et
de la révolution russe. Fondé en 1921, le parti communiste chinois croît rapidement.
La construction du socialisme en
URSS et l’Internationale Communiste (IC)
étaient des appuis. Mais ils avaient aussi
un rôle important dans la définition de la
ligne et de la tactique du jeune parti.
La révolution chinoise et Mao Zedong.
La Chine des années 20 est partagée entre
seigneurs de la guerre concurrents. Elle
est traversée de conflits sociaux et politiques
aigus. Le Front uni impulsé par
l’Internationale conduit le parti communiste
à intégrer le Guomindang (parti
nationaliste bourgeois). Il accroît ainsi
son influence. Le PCC en reste à la tactique
révolutionnaire qui a réussi en
Russie : l’insurrection ouvrière urbaine. Il
sous-estime le rôle des paysans dans la
révolution démocratique et nationale.
Cette ligne conduit le PCC à des revers dramatiques.
La droite du Guomindang,
effrayée par les actions des Unions paysannes
contre les propriétaires fonciers, se
retourne contre son allié communiste. En
1927, à Shanghai, le Guomindang de Jiang
Jieshi [1] massacre les milices ouvrières. Fin
1927, la tentative d’insurrection communiste
à Canton se solde par une défaite.
Mao, tirant des leçons de ces échecs, propose
une ligne opposée à celle des dirigeants
du PCC qui continuent d’appliquer
l’orientation de l’IC. Il définit la paysannerie
comme force principale de la révolution en
Chine, les ouvriers étant la force dirigeante.
Il n’abandonne pas le front uni avec les forces
nationalistes contre les classes liées à
l’impérialisme et aux propriétaires fonciers,
mais le subordonne à l’autonomie politique
et militaire du PCC. La révolution ne doit
plus se concentrer dans les villes ; et les
campagnes (80% de la population) doivent
encercler les villes. Son orientation (nourrie
d’enquêtes) se fonde sur l’analyse de la
société chinoise et de ses contradictions.
Cette orientation permettra au PCC de tirer
parti des circonstances changeantes pour
conquérir le pouvoir en 1949.
Dans les années 30, Mao affirme la possibilité
de zones rouges (dirigées par le parti).
De 1927 à 1934, plusieurs bases de guérilla
communiste sont établies dans le sud. Leur
encerclement par les nationalistes bourgeois
oblige l’Armée Rouge à se replier et à
engager une Longue Marche (1934-1935).
Celle-ci lui permet de propager les idées
révolutionnaires dans tout le pays, car
« l’Armée rouge ne se bat pas pour se battre,
mais uniquement pour faire de la propagande
parmi les masses, pour organiser les masses,
pour aider les masses dans l’établissement
d’un pouvoir politique » (1929) [2]
Le socialisme et Mao.
Quand le PCC arrive
au pouvoir, porté par une révolution
démocratique et nationale, il n’a d’autre
conception du socialisme que celle de
l’URSS : mécanisation de l’agriculture,
développement de la grande industrie, rôle
éminent des cadres et des experts, au détriment
des masses. Dans les années 50, le
PCC se divise sur l’orientation à suivre.
Mao développe une politique de socialisation
(de la coopération simple à la
Commune Populaire) à la campagne qui
s’appuie sur la mobilisation et l’adhésion
des paysans et non sur la mécanisation.
Les révoltes ouvrières en Pologne, puis en
Hongrie, amènent le PCC et Mao à une
première réflexion sur l’expérience socialiste
et à traiter autrement que dans les
pays de l’Est les contradictions au sein du
peuple.
Alors que des divergences s’affirment avec
l’URSS (qui retire en 1960 son assistance)
Mao lance en 1958 le « Grand bond en
Avant » avec la volonté de stimuler la production
industrielle et agricole et la collectivisation
par la mobilisation des masses. Les
résultats ne sont pas ceux attendus et permettent
à ses opposants de reprendre la
direction du parti. Mao reconnaîtra lui-même
s’être peu intéressé aux questions
économiques. En effet nulle trace dans sa
réflexion d’une connaissance approfondie
des textes économiques de Marx. Ce dernier
notamment souligne que l’ampleur et
la vitesse des transformations ne tiennent
pas seulement à la subjectivité des masses
(leur conscience, leur détermination), mais
sont conditionnées par les connaissances,
les capacités productives, les rapports
sociaux, accumulés par les générations
passées. Quand Mao affirme, en 1958, que
« le peuple chinois […] possède deux particularités
remarquables ; il est pauvre et
blanc. […] Ceux qui sont pauvres veulent
[…] faire des efforts, ils veulent faire la
révolution. Sur une page blanche rien n’est
écrit ; on peut y écrire les mots les plus
neufs et les plus beaux ». Il pêche par idéalisme.
Aucune société n’est une page vierge.
La sous-estimation des facteurs objectifs,
et la prééminence donnée à la subjectivité
des masses a pour contre partie la sousestimation
du rôle spécifique de la classe
ouvrière dans le processus historique de la
transformation de la société.
La révolution culturelle et Mao.
L’échec
de Mao va permettre à la nouvelle majorité
dans le PCC de reprendre une ligne de
construction du socialisme qui encourage
le développement d’un capitalisme d’Etat
et qui mène la Chine sur la voie suivie en
URSS. La lutte de Mao contre cette orientation
débouche en 1966, sur le lancement
de la Révolution Culturelle, sur la lutte de
masse contre les dirigeants engagés dans
la voie capitaliste dans l’Etat et le parti.
Cette initiative a un impact immense
parmi la jeunesse et la classe ouvrière. Le
rôle des cadres est remis en cause, la critique
ouvrière est stimulée. La transition
au communisme ne saurait donc « être un
long fleuve tranquille » alimenté par le
développement des forces productives, et
guidé par les experts et des cadres rouges.
Elle est une lutte révolutionnaire ininterrompue
pour transformer les rapports
sociaux et éliminer la division sociale du
travail.
Cette révolution fut théorisée au début des
années 1970, non par Mao, mais par des
théoriciens comme Zhang Chunqiao [3] (De
la dictature intégrale sur la bourgeoisie).
Elle permit de dépasser les conceptions
économistes de la transition socialiste qui
s’étaient affirmées en URSS. La réflexion
politique renoua avec Marx qui avait déjà
souligné que la transition socialiste dont le
but était le communisme avaient pour
tâche d’éliminer la division sociale du travail,
fondement du développement et de la
reproduction des classes. C’est de cela que
s’est nourri notre organisation.
La Révolution Culturelle n’a pas empêché
que le Parti Communiste Chinois
n’abandonne rapidement, après la mort
de Mao, la voie communiste. Il est aujourd’hui
le parti de la bourgeoisie d’un impérialisme
montant. De ce point de vue, la
révolution culturelle a été un échec. Notre
organisation a débattu sans trancher la
question de la responsabilité de Mao et
des maoïstes dans cet échec [4], en particulier
dans la recherche d’une stabilisation
en recourant à l’armée populaire en 1968.
Mais quel que soit ce bilan, la portée de
cette révolution est immense.
Mao et la philosophie.
Comme Marx,
Mao a attaché une grande importance à la
philosophie. Sa politique et ses positions
sont incompréhensibles en dehors de la
prise en compte de sa pensée philosophique.
Ses conférences philosophiques
sont destinées aux membres et aux cadres
du parti. Pour lui toute pensée politique est
dirigée par un point de vue philosophique
qu’il essaya de faire partager. Ses contributions
(« De la pratique », « De la contradiction
») sont ancrées dans la vie du parti et
s’intègrent dans les processus de rectification
(« Sur les méthodes de direction) [5]
Mao fait de la dialectique un levier révolutionnaire.
La contradiction est universelle.
C’est la condition du mouvement des
choses. L’unité est toujours relative. Il valorise
la lutte politique comme condition du
développement de la théorie et de la politique
du parti. Il considère inévitable l’expression
des contradictions de classes sous
le socialisme. Il rompt avec la vision linéaire
et pacifique du procès révolutionnaire
après la prise du pouvoir. Pacifique en ce
sens que tout se réglerait soit par la clairvoyance
du Parti, soit par l’exercice parfait
de la démocratie ouvrière. Pendant la transition,
les contradictions qui s’expriment ne
sont pas seulement la conséquence des
imperfections du système socialiste (du
manque de démocratie, comme le pensent
les trotskistes), mais de la nature même du
socialisme comme transition qui ne peut se
développer que par l’expression de la
contradiction et de la lutte de classe.
Gilles Fabre