Les « avancées sociales » de 1936 ont été le résultat d’une grève générale, et pas d’un gouvernement de gauche : il n’est pas inutile de rappeler cette leçon historique à la veille de 2007. Mais il ne faudrait pas en conclure qu’il y avait, côté gouvernement, Léon Blum, la SFIO — ancêtre du PS — et les radicaux, et côté grève générale, le PCF et la CGT. Ou que, de lutte en lutte, les « acquis », comme les congés payés, ne font que croître et se multiplier.
Fin avril 1936, les législatives
consacrent la victoire du
Front populaire, alliance
électorale entre le PCF, la
SFIO et les radicaux. Début
mai, des boîtes se mettent en grève au
Havre, en défense de travailleurs licenciés
pour n’avoir pas travaillé le 1er mai. Le
14 mai, le secteur aéronautique, pour le
même motif, est en grève sur Paris et sur
Toulouse. Le 28 mai, c’est Renault. Le 29, la
quasi totalité de la métallurgie parisienne.
Début juin, on ne compte plus les grévistes.
La classe ouvrière s’affirme enfin.
En 1914 — ce n’est pas si vieux —, les dirigeants
politiques et syndicaux ont « trahi »,
appelé à la « défense de la patrie ». Puis ce
fut la révolution russe, et à partir de 1921,
le travail de reconstruction d’un parti
léniniste, et d’un syndicalisme de lutte de
classe avec la CGTU (U pour unifiée)…
1936 est à la fois l’aboutissement de ce
long travail politique et d’organisation,
et… le début d’une nouvelle trahison.
Le début des années 1930 voit l’arrivée
du chômage massif en Europe suite à la
crise de 1929 aux Etats-Unis. Et la montée
du fascisme : Hitler est arrivé au pouvoir
en 1933. Le PCF a largement contribué à
stopper les prétentions des fascistes français,
en 1934. Mais il en a conclu qu’il
fallait gagner les classes moyennes, non
pas à la lutte contre le capitalisme et ses
conséquences, mais en s’alignant sur
leurs positions, en défendant, contre le
fascisme, la démocratie existante, et en
faisant du drapeau rouge une simple
composante du drapeau tricolore.
LES DIRECTIONS EN 1936.
Comme dit Bernard Thibault : « Une grève
générale, ça ne se décrète pas ». C’est exact.
Comme une révolution, d’ailleurs. Mais ça
se prépare, et ça s’organise. Ce que n’ont
pas fait Maurice Thorez et Léon Jouhaux,
dirigeants du PCF et de la CGT. Qu’est-ce
qu’ils ont fait ? Prêcher le calme, la discipline,
le respect de l’outil de travail, dénoncer
les séquestrations de patrons, négocier puis
vanter l’ampleur des miettes obtenues, et
appeler à la reprise du travail. Bref, jouer
leur rôle d’encadrement pour le compte du
capitalisme !
Dimanche 7 juin 1936 au matin, le ministre
de l’Intérieur se présente au siège de la
CGT et annonce qu’une réunion est organisée
à Matignon avec le patronat. Dans la
soirée, les fameux « accords de Matignon »
sont signés, prévoyant des augmentations
de salaires de 7 à 15%, la mise en place de
conventions collectives, et des droits syndicaux
dans l’entreprise. Tous les journaux
de gauche du lendemain crient à la victoire.
Mais dans les jours qui suivent, la grève
continue à s’étendre !Dans le bâtiment, les
assurances, les grands magasins, chez les
ouvriers agricoles...
Le gouvernement s’empresse alors de
faire de son mieux pour aider à éteindre
l’incendie. Les 11 et 12 juin, les députés
votent un projet de loi sur les 40 heures et
les congés payés. PCF et CGT peuvent
alors peser de tout leur poids pour la
reprise. C’est le célèbre « Il faut savoir terminer
une grève » de Maurice Thorez
(Huma du 12 juin). Une autre phrase du
même article mériterait d’être aussi
connue : « Il n’est pas question de prendre le
pouvoir actuellement ». Car une grève
générale n’est pas une simple grève. Elle
peut s’arrêter de deux façons. Soit par le
retour au pouvoir ordinaire des patrons et
des capitalistes, et c’est ce qui se passe
habituellement. Soit par la prise du pouvoir
politique des ouvriers et des travailleurs.
Et le PCF n’est déjà plus dans
cette optique. Son maître-mot est alors :
« réconciliation des Français ».
LES RÉSULTATS DE 1936.
Le discours officiel ne retient souvent de
1936 que les congés payés. Et pour cause.
C’est la seule réforme qu’il était pratiquement
impossible de supprimer.Ne parlons
pas des augmentations de salaires. Dès
l’automne 1936, le gouvernement — de
Front populaire — organisait la hausse du
coût de la vie par une dévaluation de la
monnaie. Les 40 heures seront remises en
cause moins de deux ans plus tard. En
mars 1938, la Fédé CGT des Métaux
accepte le rétablissement des 45 heures
dans l’aéronautique au nom de la défense
nationale. Le 12 novembre 1938, des décrets-
lois, sans supprimer la base légale des
40 heures, facilite les heures supplémentaires,
le travail sur 6 jours, les horaires
excluant les casse-croûtes et les temps
d’habillage (voir Partisan n° 81). En 1945,
ce sera entre 60 et 90 heures !
A quoi bon une grève générale si dans les
deux ans qui suivent la majeure partie de
ce qui a été obtenu s’est évaporé ? Il est vrai
que la « menace hitlérienne » pèse déjà sur
1936 et sur cette volonté d’« union de tous
les Français » du PCF. En 1936, c’est aussi
le refus du Front populaire français au
pouvoir d’aider le Front populaire espagnol
en lutte contre le fascisme. Bref, la
crise économique née à Wall Street et la
crise politique visible à Rome, Berlin et
Madrid, ont pesé. Que faut-il en conclure ?
Qu’on aurait tort de sous-estimer la
dimension internationale, même quand il
s’agit de nos revendications de base. Mais
le peut-on à l’heure de la hausse des prix
du pétrole et de la « mondialisation » ?
Par conséquent, 1936, ce ne fut pas seulement
une belle lutte qui a apporté de
beaux congés payés. Ce fut aussi des dirigeants
pas très communistes et des résultats
qui ont volé en éclats dans les mois
suivants. Le seul aboutissement solide,
aurait été la révolution socialiste. Elle se
prépare dès maintenant, par la construction
du parti révolutionnaire, le seul à pouvoir
diriger toutes les luttes et les
grèves générales conformément aux intérêts
des travailleurs, et de l’humanité.
Marc Crespin
Dans son bulletin de juillet 2006, le Regroupement Communiste de Poitou- Charentes reprend d’abord un article de 1986, pour le compléter 20 ans après. Nous en publions avec plaisir des extraits, parce que ce point de vue nous paraît juste.
REGROUPEMENT COMMUNISTE DE
JUILLET 1986 (JEAN ALLEMAND) :
En mai-juin 1936 (…) il y avait
une poussée ouvrière sans précédent :
près de trois millions de grévistes qui,
dans une même période, par leurs occupations,
portaient atteinte à la sacro-sainte
propriété privée des moyens de production
de la bourgeoisie.
Le caractère même de cette grève permettait
non seulement d’aller plus loin,
mais il l’exigeait. Il exigeait que le PCF,
parti de la classe ouvrière, entraîne celle-ci
à porter les coups les plus durs à l’adversaire.
Il exigeait d’organiser les travailleurs
grévistes et non grévistes, bien sûr dans le
cadre de l’organisation syndicale, la CGT
(ce qui se fit), mais également dans des
structures de lutte politique larges. Au
début des années 30, le PCF répétait d’une
façon quasi-mécaniste : “Les Soviets partout”.
En 1936, alors que la situation s’y prêtait,
alors qu’elle l’exigeait, il n’a nullement
organisé les masses au sein de comités de
lutte. Il fallait créer ces comités dans les
entreprises en grève, mais également
autour de ceux-ci des comités de soutien,
dans les villes, les structurer à l’échelon des
localités, des départements, leur donner
une vie propre, dynamique, tissant ainsi à
travers la France un réseau d’organismes
de décision, parallèlement à ceux de l’Etat
bourgeois. Une telle organisation aurait,
pour le moins, permis aux travailleurs en
grève et à ceux qui les soutenaient hors des
entreprises de faire l’expérience d’une
amorce de dualité de pouvoir et de prendre
conscience des possibilités qui leur étaient
offertes quand ils sortaient du cadre dans
lequel les maintenait la bourgeoisie.
Au lieu de cela, au lieu de faire avancer
à la base les masses, au lieu de leur faire
faire des pas sur le chemin pour la future
conquête du pouvoir par leurs moyens
propres, le PCF est resté enfermé dans son
opportunisme et dans ses accords électoraux
avec deux partis de la bourgeoisie (la
SFIOet les radicaux). Il a apporté son soutien
« sans réserves » à un gouvernement
dont la création, puis l’existence, allaient
permettre à la bourgeoisie de se ressaisir
très rapidement et de bientôt faire payer
très cher aux travailleurs leur victoire de
mai-juin 1936.
REGROUPEMENT COMMUNISTE DE JUILLET
2006 (PIERRE LEHOUX) : Jean Allemand note
bien l’incapacité du PCF de l’époque à
fournir au prolétariat les armes politiques
pour se débarrasser définitivement de la
bourgeoisie. Le PCF n’était déjà plus un
parti révolutionnaire, porteur de la vraie
parole des luttes. Il s’est attaché au contraire,
tout au long de son histoire, à semer les
pires illusions sur une gauche électoraliste,
à véhiculer l’idéologie de soumission
aux critères de gestion capitaliste, y participant
directement et par l’intermédiaire
des syndicats.
L’Internationale Communiste dirigée
par l’URSS de Staline n’a pas favorisé l’installation
de comités populaires unissant
les composantes de la classe ouvrière. Les
luttes dans ces conditions se sont limitées
à l’urgence des besoins de la vie quotidienne.
Elles ont préservé les rapports
sociaux d’exploitation bourgeois unissant
le salariat au capital. La propriété privée
desmoyens de production restait entre les
mains de la classe parasite.
(...) C’est l’idéologie de l’Etat, cette
conception erronée d’un Etat situé au-dessus
des rapports d’exploitation, de l’Etat
providence, que la gauche, en particulier,
exploite largement. Une grande partie du
prolétariat est bernée par la “démocratie
bourgeoise” et par ses farces électorales
destinées à éviter l’intervention directe du
prolétariat sur les lieux de production.