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Il y a 60 ans, Thorez jetait les bases du révisionisme moderne

 

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Le 19 novembre 1946, interviewé dans le « Time », Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, exposait avec une grande « franchise » le nouveau cours bourgeois pris par le son parti à la Libération, mais il allait plus loin en « théorisant » la trahison du PCF, et en présentant cette « théorie » comme un « enrichissement  » du marxisme. Les communistes qui luttent, aujourd’hui, pour la construction d’un nouveau parti communiste et révolutionnaire se doivent de tirer la leçon de ces événements.


- Négation du marxisme et embellissement de l’impérialisme français.
Dans cette fameuse interview, Thorez présentait d’abord son parti comme un grand parti « national  ». Son caractère de classe était gommé. En fait, le parti de Thorez allait servir la bourgeoisie française : de 1944 à 1947, il allait soutenir le relèvement de l’Etat impérialiste français en le présentant comme le « renouveau démocratique de la France ». Il allait masquer la politique agressive de celui-ci (notamment contre les peuples coloniaux : en Algérie, en Indochine, à Madagascar) en appelant sans cesse au combat pour « la grandeur de la France », pour son « prestige international  ». Il allait permettre le relèvement de l’impérialisme français aussi bien sur le plan politique (slogan fameux de Thorez : « il ne doit y avoir qu’un seul Etat, une seule armée, une seule police ») qu’économique, en particulier en prenant la tête de la campagne pour la production minière (présentée comme servant les intérêts du peuple contre le soi-disant sabotage des trusts).
Ce rôle du PCF dans la politique de la bourgeoisie française n’était pas minime, mais indispensable. Sans lui, la bourgeoisie n’aurait jamais pu forcer ainsi les prolétaires de France à travailler aussi durement pour leurs propres exploiteurs.
Comme le fera remarquer un ancien mineur dans ses souvenirs : « Je sais que je me suis crevé pour les 100 000 tonnes de charbon. Un type de droite, on l’aurait envoyé ballader. Mais un communiste ! » (3)

- Une nouvelle voie pour le socialisme ?
Aussi Thorez allait s’efforcer, dans cette interview, de présenter la situation de la France comme idyllique pour la classe ouvrière. D’une part on marchait vers le socialisme sur le plan de l’infrastructure, grâce aux nationalisations : « elles portent atteinte à la toute puissance des oligarchies financières, elles limitent les possibilités légales de l’exploitation… : elles constituent un progrès dans la voie du socialisme ». Le PCF s’enhardissait. En 44-45 il prenait encore soin d’affirmer que les nationalisations n’étaient pas le socialisme, mais seulement une étape démocratique vers le socialisme (4). Ainsi l’extension des nationalisations permettait de passer progressivement au socialisme, selon Thorez sans toucher ni à l’Etat, ni aux rapports de production.
D’autre part, et sur cette base, on pourrait atteindre pacifiquement le socialisme par l’extension illimitée de la démocratie, dont le progrès était tel qu’il permettait selon Thorez, « d’envisager pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes ». Mais deux ans plus tard, la police de Jules Moch, ministre socialiste, en tirant sur les mineurs en grève, montrait ce qu’il en était de ces contes de fées : une vaste supercherie.
D’ailleurs, un peu partout dans le monde, la réaction impérialiste se chargeait de démentir les beaux discours de Thorez. La Grande-Bretagne agressait le peuple grec, les puissances impérialistes sabotaient le cours nouveau dans les « démocraties populaires » et appuyaient la droite, comme en Tchécoslovaquie, soutenaient les régimes fascistes en Espagne et au Portugal et, bien entendu, s’opposaient massivement aux peuples des colonies. Elles préparaient la « guerre froide ».
Thorez, au lieu de préparer le prolétariat de France à affronter cette situation nouvelle, en l’éduquant dans l’esprit de l’internationalisme prolétarien, en démasquant la démagogie « démocratique » de la bourgeoisie, renforçait la propagande doucereuse des impérialistes sur le « monde de paix » qui allait prétendument s’établir.
Thorez suggérait alors qu’il y avait — pour aller au socialisme — une autre voie que la voie de la lutte de classe jusqu’à l’insurrection, devenue inutile au milieu de ce « progrès démocratique » et, pour la première fois, exposait la thèse du passage pacifique au socialisme.
Le parti devait rester « dans le cadre du système parlementaire qu’il a contribué à rétablir ». Enfin, il souhaitait pour l’avenir voir naître un « parti ouvrier français » qui mettrait fin à la scission de Tours en 1921 (entre communistes et socialistes) non pas sur la base des principes marxistes-léninistes mais par « l’ouverture » du parti, et sur la base de rêveries de « démocratie nouvelle ».

- Les thèses de Thorez et le mouvement communiste.
Ces thèses ne faisaient que systématiser la politique opportuniste du PCF. Elles n’avaient, de plus, rien de vraiment particulier au PCF, sauf que, peut-être, le parti fut un des plus « audacieux » dans la justification de sa propre orientation réformiste.
Car en ces années 44-47, fort complexes pour les communistes, beaucoup de partis communistes firent des concessions à l’opportunisme. De nombreux dirigeants des « démocraties populaires » se berçaient d’illusions sur l’évolution de leur pays et laissaient entendre qu’on pouvait faire l’économie de la « dictature du prolétariat  » (5). Le PC Italien suivait la même ligne que le PCF. Tous rêvaient d’un monde sans guerre, garanti par les « grands alliés ».
Les autocritiques qui se firent ,à partir de 1947, ne furent jamais très sérieuses. Thorez ne fut nullement critiqué sur son entretien au Times. On mit formellement au rancart la thèse du « passage pacifique », mais sans la remettre en cause sur le fond. Aussi allait-elle rapidement resurgir.

- Succès des thèses de Thorez dans le PCF.
Certes, il y a une différence entre le PCF de 1946, qui comprenait encore dans ses rangs d’authentiques combattants d’avant garde issus de la Résistance, et celui d’aujourd’hui.
Et il était extrêmement difficile, en 1946, d’imaginer que le PCF ne se corrigerait pas.
Mais Georges Marchais, quelques années après, reprendra les positions de Thorez exprimées au Times, pour aboutir à l’alliance avec le PS en 1981 et mettre en pratique une politique opportuniste.
Sans comprendre cela on ne peut rompre aujourd’hui pleinement avec l’orientation bourgeoise du PCF.
La direction du PCF développera l’idée d’une « voie typiquement française au socialisme » qui aboutira, on le sait aujourd’hui, dans les marais du social-libéralisme.
Cette « voie française » n’aura été que la continuation du vieil opportunisme social-démocrate contre lequel le PCF des années 25-30 n’avait cessé de lutter — avec plus ou moins de succès.

- Du révisionnisme à la social-démocratie
Après l’abandon de la notion de « dictature du prolétariat », Mitterand se délecta du triomphe du « socialisme démocratique français », de la revanche de Blum, leader des réformistes au Congrès de Tours où se constitua le PCF.
Déjà, dans les thèses de Thorez, dominaient largement les idées social-démocrates  : culte de l’Etat, idée du changement social par accumulation de réformes au lieu d’une révolution violente, social-chauvinisme, idée d’un parti ouvrier aux frontières floues prôné par les Jaurès et les Blum. Vieux refrains sur des airs nouveaux !
La nouveauté de Thorez fut de faire croire que ces idées pouvaient se concilier avec le communisme. En cela, il a jeté les bases du révisionnisme moderne, adaptation aux temps nouveaux du révisionnisme ancien. Ce qui ouvrait la voie à des reniements plus radicaux encore.
Thorez et ses successeurs sauront donner à l’occasion une teinte plus subtile à leur trahison du marxisme. En particulier, en reprenant les thèses révisionnistes de « démocratie populaire », comme étape vers le socialisme, sur le rôle « national » du parti communiste y compris dans les métropoles impérialistes…
Si en paroles certains « d’extrême-gauche » ne défendront jamais le passage pacifique et la voie parlementaire, ils ne proposeront jamais une ligne conséquente de préparation à l’insurrection prolétarienne armée, de préparation à la dictature du prolétariat.
A cet égard, nous devons particulièrement comprendre toutes les erreurs du PCF depuis le Front Populaire jusqu’à la trahison de 45, pour saisir comment elles se sont peu à peu développées, constituées.
Mieux nous comprendrons cela, mieux nous comprendrons que le révisionnisme en France est le produit de l’impérialisme français et mieux nous serons armés pour lutter pour un nouveau parti communiste de France.

SM

D’après Pour le Parti n°2, novembre 1976

(1) Dans le journal anglais Time.
(2) Révisionnisme : révision des principes du marxisme-léninisme.
(3) L. Lengrand, Un mineur raconte…
(4) Etienne Fajon, Cahiers du Bolchevisme, Février 1945
(5) Comme l’exprimèrent les thèses du Yougoslave Tito ou du Polonais Gomulka.

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